Chronique : D’une rive à l’autre – Mathieu Gaborit

J’ai acheté D’une rive à l’autre sur un coup de tête. Ce recueil de nouvelles est édité dans la collection de poche « Hélios » des éditions Mnémos. C’était juste avant un voyage en train, et j’avais donc envie d’un livre de fantasy qui soit dévorable facilement, et une valeur sûre…

Il s’agit d’une collection de huit nouvelles qui déploient un imaginaire changeant au fil de 187 pages : l’auteur nous fait voyager – comme semble le suggérer le titre du recueil – d’un monde à un autre, d’une rive à l’autre, mais aussi d’un genre à un autre. Une histoire nous plongera dans l’univers où se dérouleront les Chroniques des Féals, une autre nous fera visiter un coin des Crépusculaires, une nouvelle explorera le registre du fantastique, une autre encore le genre du Steampunk… Cette variété n’a certainement pas été pour me déplaire.

Certaines nouvelles sont d’autant plus courtes qu’elles savent condenser en peu de pages
l’évocation chatoyante d’un monde riche et bigarré : dans l’interview qui sert de conclusion au livre, l’auteur dit que « Naissances », la nouvelle liminaire, se passe dans l’univers des Féals, et sert d’appui à un jeu de rôle qui s’y déroule. Mais pour ma part, la question du contexte diégétique de « Naissances » n’a que peu d’importance : je l’ai lue d’une traite sans rien en savoir, et cela n’en a été que meilleur. L’identification viscérale à l’héroïne par l’emploi du pronom « tu », rappelant ces fameux « Livres dont vous êtes le héros », et le dévoilement d’une intrigue haletante comprenant l’apparition spectaculaire du Néant, vraisemblablement un monstre de type « abomination d’Eldritch », une course-poursuite, la rencontre d’une fratrie, une métamorphose admirable et un envol final, ont exprimé une force poétique peu commune. Il aura fallu seulement une quinzaine de pages.

« Aux frontières de Sienne » s’appuie sur un concept original dont on nous dit qu’il provient d’une légende birmane : un cadavre dont les émanations pestilentielles délimitent les frontières d’un duché. L’auteur dit qu’il serait impossible pour lui d’écrire de nouveau une nouvelle comme celle-ci, tant les motifs y font appel à des choses « classiques », comme des peuples mythologiques. C’est un univers coloré qui présente une romance entre une ondine et un magicien, première intrigue attendrissante par la candeur de ses dialogues un peu roses. Mais cette intrigue est enchâssée dans une autre, aux contours plus vastes : après un accident de chasse qui lui fut fatal, le maître trépassé du duché de Galidéa est mis en bière, et son cadavre est solennellement promené aux quatre coins de son domaine, dans un grand catafalque, pour en agrandir les frontières. Il y a ici un contrepoint presque comique, un contraste entre l’idylle des deux tourtereaux issus de deux peuples différents, et cette histoire étrange d’une dépouille en pleine décomposition, dont on trimbale l’irritante puanteur par monts et par vaux ! Et pourtant ces deux trames s’enchevêtrent harmonieusement, et mènent même à une chute quelque peu surprenante…

C’est dans un tout autre registre que se déroule « L’étreinte de Babylone » : une dark fantasy remarquable où Jog, un détrousseur de cadavres se lie d’amour avec une inquiétante prostituée, Cassandria. Chose intéressante, Gaborit expliquera dans l’interview finale sa fascination pour la sexualité en temps de guerre, et plus précisément « les prostituées dans le sillage des armées ». Et comme il le précise, on retrouve ce phénomène aussi bien pendant la guerre de trente ans, où des filles de joie fermaient les cortèges de lansquenets, que pendant la guerre du Vietnam, où l’on trouvait des bordels : « que devient le sexe dans un contexte où les hommes peuvent crever du jour au lendemain ? ». Le dénouement élargira la perspective, dévoilant l’infernale conspiration qui présidait à leur romance…

« Le vitrail de jouvence » est sans doute l’une des nouvelles les plus intéressantes du recueil : elle déploie un thème cher à Mathieu Gaborit, qui est la Magie conçue comme un art. Mieux : un artisanat. Quel meilleur artisanat que la fabrication d’un vitrail pour concevoir une Magie lumineuse et transfigurante ? L’autre thème, que l’on retrouve également dans une autre nouvelle, « Involution » est celui de la critique contre la religion. Comme le récit sur les Icariens, « Le vitrail de jouvence » darde son propos contre les Eglises structurées, avec un clerc ambitieux rêvant de profaner les vertus inouïes de la cendre de phénix afin de servir un objectif de puissance et de domination… En ce qui concerne la Magie, il est intéressant de noter que Gaborit affectionne l’artisanat, sa tante ayant fait partie d’un Compagnonnage à Tours. Il avouera autre part encore que son aversion pour la croyance religieuse n’écarte en rien son admiration pour le sacré, évoquant alors le souvenir hivernal de la visite d’un monastère sous la neige avec son père quand il était enfant. L’artisanat du sacré est pour lui la meilleure voie pour élaborer un système de Magie qui fasse sens de par sa cohérence interne : le protocole de fabrication d’un sortilège donne ainsi une signification à ce dernier, le dévoile dans ses origines, ses principes et ses fins, et rend la Magie plus intéressante que si cette dernière « sortait de nulle part », injustifiée et arbitraire. On retrouvera cette liaison intime entre l’art et la Magie dans « Songe ophidien », mais aussi dans les Chroniques des crépusculaires, où la manipulation virtuose des Danseurs, petites créatures nues et lumineuses, génère des enchantements, dont la chorégraphie de ces homoncules diaphanes s’avère être le « code source »…

« Songe ophidien » est une histoire se déroulant dans l’univers des Crépusculaires puisque l’on suit un épisode marquant de l’enfance d’Eyhidiaze, la fameuse chorégraphe de Lorgol, aux Danseurs lovés dans les boucles de ses cheveux bruns, qui pour la première fois apparut à Agone vêtue d’une tunique grenat d’un seul tenant (cf. Les danseurs de Lorgol)… La petite Eyhide, qui est alors une méduse, est atteinte d’un mal que les médecins ne savent pas guérir : les serpents de sa tête agonisent. Cette maladie s’avérera être le symptôme d’un changement imminent de son destin, voire de sa nature même… Nous sommes ici dans les Terres veuves, à proximité des sables de Keshe…

« Un passé trompeur » marque le départ des bords iridescents de la fantasy et l’accostage du lecteur sur les rivages métalliques du Steampunk : dans un Paris positiviste, la communauté scientifique et tout ce que la capitale compte de médias, de curieux et d’ambitieux vibre au rythme d’une épopée spatiale en préparation… Un squelette de ferraille est découvert, exhumé du passé, et remodelé en Nef imposante afin de transporter deux aéronautes jusqu’à la lune et d’établir un contact avec les peuples qui y vivent… Le classique de la science-fiction De la terre à la lune (1865) n’est pas loin, et difficile de ne pas voir dans le professeur Chalois une reviviscence de l’explorateur Michel Ardan imaginé par Jules Verne. Mathieu Gaborit nous montre ici une autre facette de son imaginaire, dans une nouvelle percutante, brossée avec brio.

« Mime » est aussi, selon moi, une des meilleures nouvelles du recueil : changement de rivage, une fois encore. Nous quittons les panaches de vapeur d’un Paris dix-neuviémiste pour le bitume encrassé des quais du métro de la capitale ! Le décor est familier, pour certains du moins : l’éclairage blafard d’un monde gris, les portes automatiques des wagons verts et blancs, les strapontins à la moquette élimée, et enfin les formes rectangulaires et répétitives d’un bureau-clapier où l’être humain est peu à peu réduit à sa fonction… C’est dans ce monde-là que s’épanouissent les Mimes, des créatures maléfiques évoluant dans la « dimension clignotante des fantômes », parallèle à la nôtre : ils calquent leurs mouvements sur ceux des vivants pour les contaminer et en faire des imitateurs de leur propre vie. Court et efficace, ce récit est pour moi le plus lourd de sens, en ce que précisément, il décrit une Humanité qui dilapide son énergie vitale dans les rouages du « Système », cette chose réticulaire et omniprésente que servent les Mimes, et aux attentes duquel les êtres s’efforcent de se conformer afin de devenir, précisément, des singes de l’image rêvée que le Système projette d’eux. Une fable éloquente sur l’individualité, le conformisme, et l’authenticité par l’art.

Enfin, la dernière nouvelle, « Involution », est le condensé, en peu de pages, de ce qui aurait dû être, d’après l’auteur, un vaste Space Opera aux dimensions herculéennes : l’Humanité connaît une modification ponctuelle et inexplicable, qu’elle va exploiter afin de servir les buts que des institutions en quête d’hégémonie (au premier rang desquelles l’Eglise) auront fixés. C’est ainsi que les enfants qui auront vu une paire d’ailes de plumes blanches naître d’une suppuration de cire dans leur dos se verront encadrés par ces institutions pour ouvrir la voie de la conquête spatiale : ceux que l’on appelle désormais les « Icariens » sont rassemblés dans des structures géodésiques qui se mettent à sillonner l’espace pour fonder des empires stellaires. A lire le dénouement spectaculaire et dramatique de cette nouvelle, qui laisse entrevoir les possibilités d’un récit de science-fiction de haut vol, l’on se prend à rêver des espaces entr’ouverts par cette histoire qui aurait pu se déployer dans un récit d’ampleur bien supérieure. Gaborit dit d’ailleurs dans l’interview de fin que cette histoire est le témoin d’un cycle qui existe, et devait être exploité en dix tomes…

Au final, je ne suis pas déçu de cette incursion dans l’univers de Mathieu Gaborit, aux rivages nombreux et luxuriants : ce recueil bigarré nous donne à voir en peu de pages toutes les facettes d’un imaginaire personnel, aux histoires racontées avec le talent que l’on connaît de cet auteur, et qui donne envie de partir à la découverte du reste de son œuvre. Personnellement, je désire déjà porter ma lecture sur les pages d’Abyme ou des Chroniques des Féals

Tom Vipraine

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