Création de monde - Les constellations

Les constellations peuvent avoir de l’importance dans votre récit. Sauf à imaginer un peuple de troglodytes aveugles et souterrains, elles en ont en tout cas pour toute civilisation et font partie intégrante de la manière qu’ont celles-ci de percevoir et d’interpréter leur environnement. 


Que sont les constellations ? Ce sont des réseaux d’étoiles suffisamment proches les unes des autres pour être reliées par des lignes imaginaires, et ainsi former des figures le plus souvent symboliques. Le terme le plus précis pour désigner ces assemblements d’astres dans le ciel est « astérisme ».

Ainsi, rien d’étonnant à ce que chaque culture reconnaisse les siennes propres. 

Les scientifiques en comptent quatre-vingt-huit à l’heure actuelle et les groupent en plusieurs ensembles : l’un correspondant au ciel de l’hémisphère boréal, l’autre correspondant au ciel de l’hémisphère austral. Un autre ensemble, médian, correspond à celles observées dans la zone écliptique (bande de ciel contenant le tracé des orbites du soleil et des autres planètes), dites constellations zodiacales, entre les cieux des deux hémisphères, donc. 

Le ciel visible d'un point de la terre différera selon que l'on se trouve dans l'hémisphère nord, dans l'hémisphère sud, et selon la saison. Un ciel d'été sera différent d'un ciel d'hiver ou d'un ciel de printemps, ou encore d'un ciel d'automne, comme on peut le voir sur la carte ci-dessous.


Cette image peut être agrandie au maximum au lien suivant : 
http://rocbo.lautre.net/astrono/rep/img/cartes/Carte_du_Ciel.png

En Occident : 

En Occident, le dénombrement et la description des constellations remonte aux Grecs, et en particulier à Ptolémée, astronome et géographe grec qui en compte quarante-huit, soit trente-six de plus que les douze constellations traditionnelles du zodiaque. Ces constellations sont cependant celles de l’hémisphère nord, et encore… elles regroupent les étoiles observables depuis le phare d’Alexandrie, en haut duquel Ptolémée faisait ses observations !


Les constellations de l’hémisphère austral furent découvertes, elles, au XVIIème siècle, c’est-à-dire au moment où les Européens parcoururent les mers du sud. Le mérite d’avoir cartographié les cieux du sud revient à l’astronome allemand Johann Bayer, qui publie son Uranometria à Augsbourg en 1603 (de « Ouranos » : le ciel et « metria » : la mesure). D’autres atlas des constellations furent par la suite publiés…

En Asie : 

Si l’on déplace le référent culturel et qu’on considère les constellations d’un point de vue chinois, le nombre et le symbolisme des constellations change. Ainsi, les astronomes de l’empire du milieu en dénombrèrent d’abord vingt-huit dans la zone écliptique, aussi appelées maisons lunaires. Ces quatre ensembles de sept constellations correspondent à des animaux mythiques (dragon, oiseau, tortue et tigre). Chaque loge lunaire décrit une partie de l’animal mythique (pour le dragon : constellation de la corne, constellation du cou…). Quant aux autres astérismes hors zone écliptique, ils correspondent à divers palais où résident des membres de la cour impériale et de la société chinoise.


Les quatre animaux précités correspondent chacun à une saison, un élément, un point cardinal et une région céleste : la tortue noire (Xuan Wu) correspond au nord, à l’hiver et à l’eau ; le dragon bleu (Qing Long) correspond à l’est, au printemps et au bois ; l’oiseau rouge (Zhu Que) correspond au sud, à l’été et au feu ; le tigre blanc (Bai Hu) correspond à l’ouest, à l’automne et est associé au métal.

Chez les Incas : 

Si l’on se penche maintenant sur l’astrologie des Incas, on trouve encore une interprétation différente des phénomènes stellaires, due à une civilisation et une cosmogonie différente ainsi qu’à un point d’observation différent et de grande qualité : le Machu Picchu. Pourquoi de grande qualité ? Car en plus d’être perchée à 2438 mètres d’altitude, cette cité offre une imprenable vue sur un ciel nocturne tel qu’on peut en observer dans l’hémisphère austral, à savoir un ciel d’une grande limpidité, où l’œil de la voie lactée apparaît dans toute sa splendeur. 


Les Incas distinguaient deux types de « constellations ». Les premières sont celles qui, comme chez les Occidentaux, regroupent des étoiles à l’éclat plus vif. Mais celles-là sont considérées comme « inanimées » bien qu’elles figurent des animaux. Les secondes, chose intéressante et particulière, sont au contraire formées par les tâches noires entre les amas blanchâtres des étoiles de la voie lactée… Elles sont animées, cette fois, et figurent aussi des animaux. Pour les Incas, la voie lactée était un fleuve divin et primal, Mayu. Les animaux vont boire à son eau et l’obscurcissent quelque peu. Comme l’avait écrit Mircea Eliade, cette géographie céleste est en fait, comme souvent chez les cultures traditionnelles, la version divine et idéelle de la géographie terrestre : Mayu a son équivalent ici-bas, dans la rivière Urubamba, située dans une vallée sacrée pour les Incas, dans les Andes péruviennes. Parmi les constellations sombres, on compte Yacana, la constellation du lama, particulièrement impressionnante de netteté, et à cause de ses deux yeux marqués par l’éclat d’Alpha Centauri et Beta Centauri. On compte encore les constellations ténébreuses du serpent (Mach’acuay), du renard (Atoq), du champignon (Hanp’atu) et du tinamou (Yutu).

En Inde :

Si l’on observe les divers astérismes d’un point de vue indien (védique), on obtient un autre système astronomique empreint de symboles mythiques. On y trouve vingt-sept maisons lunaires (bhavas), qui forment un zodiaque lunaire et stellaire, et neuf planètes (graha), importantes d’un point de vue numérologique : chaque chiffre de un à neuf se trouve associé à une planète précise (Surya, le soleil ; Chandra, la lune ; Guru, Jupiter…).

Exemple de thème astral Jyotish

Ce système découle d’une science annexe aux textes sacrés de l’hindouisme, les Védas. Ces disciplines annexes sont appelées les Vedangas et sont au nombre de six. La cinquième d’entre elles est l’astrologie (appelée Jyotish en sanskrit) : il s’agit d’un poème didactique rédigé en vers où l’auteur indique entre autres comment calculer la position de certains astres à une date précise. 

Certains passages entretiennent des similarités et des ressemblances troublantes avec l’astrologie occidentale théorisée par les Grecs, même si nombre d’autres éléments restent spécifiques à l’astrologie indienne. Ceci indique néanmoins que des échanges pourraient avoir eu lieu entre les deux aires civilisationnelles : il est intéressant de garder en mémoire cette possibilité d’échanges entre les cultures lorsque vous créez votre propre univers. Toute culture n’est pas un organisme clos sur lui-même, sauf si les circonstances en décident ainsi (exemple : la civilisation du sous-continent indien séparée de sa voisine chinoise par une épaisse et haute chaîne de montagnes). 

NB : il peut être intéressant de tracer de telles similarités entre vos cultures, de manière à leur trouver des terrains d’entente, des pistes de coexistence pacifique ou d’action géopolitique commune (prenez l’existence des « panismes », ces mouvements visant à repérer des traits culturels ou ethniques partagés par plusieurs groupes humains, et à forger un destin géopolitique commun à ces groupes sur la base de ces traits : c’est l’exemple du pangermanisme, visant à rassembler les germains dans un même territoire, du pantouranisme, concernant les peuples d’ethnie turque, du panslavisme, du panafricanisme, du panarabisme…). 

Attention ! Paradoxalement, une ressemblance peut être une excellente raison pour deux collectivités de se faire la guerre : ne dit-on pas par exemple que juifs, chrétiens, et musulmans sont toutes trois des « religions du Livre », avec pour patriarche commun Abraham (Ibrahim pour les musulmans) ? Pourtant les conflits entre ces religions ont été nombreux au cours de l’histoire et perdurent encore aujourd’hui, pour des raisons qui sont précisément d’ordre religieux.

Les constellations ont une fonction primaire de repérage des astres dans le ciel observable, mais leur rôle dans l’imaginaire des peuples est encore plus grand. Ici, plutôt qu’une influence du climat et de l’environnement sur une civilisation particulière, on a un mouvement d’interprétation qui part de la civilisation vers l’environnement stellaire : c’est pourquoi ces figures faites d’astres ont été nanties de significations diverses par les sociétés humaines et enrichies de sens au fil de l’histoire.

Les constellations, emblème du destin de vos personnages ?

Parmi ces significations, on compte par exemple leur fonction prémonitoire : les configurations astrales président à la destinée des mortels, et vont jusqu’à déterminer de nombreux aspects de leur existence. Cette fonction est un classique, et peut constituer un ressort narratif : un héros peut lutter contre son destin astral et acquérir une liberté contre tous les déterminismes du ciel… 

C’est le sens de la réplique d’Edmond, fils du compte de Glocester, dans la pièce Le Roi Lear de Shakespeare (1606) : « Voilà bien la singulière impertinence du monde ! Notre fortune se trouve-t-elle malade, souvent par une plénitude de mauvaise conduite, nous accusons de nos désastres le soleil, la lune et les étoiles, comme si nous étions infâmes par nécessité, imbéciles par une impérieuse volonté du ciel ; fripons, voleurs et traîtres, par l’action invincible des sphères ; ivrognes, menteurs et adultères, par une obéissance forcée aux influences des planètes ; et que nous ne fissions jamais le mal que par la violence d’une impulsion divine. Admirable excuse du libertin, que de mettre ses penchants lascifs à la charge d’une étoile ! — Mon père s’arrangea avec ma mère sous la queue du dragon, et ma naissance se trouva dominée par l’Ursa major, d’où il s’ensuit que je suis brutal et débauché. Bah ! j’aurais été ce que je suis quand la plus vierge des étoiles du firmament aurait scintillé sur le moment qui a fait de moi un bâtard. »

En tout cas, l'idée la plus profonde impliquée par ces fonctions prédestinantes et divinatoires est que l’humain est connecté à l’univers. Il fait partie du cosmos, dans lequel il a sa place, inclus dans une hiérarchie immuable. 

Ce peut également être une tension à exploiter au sein d’une narration : la lutte d’un individu pour s’extraire d’une place qui lui aurait été assignée dans l’univers, une place située en-dessous de celle des dieux et de puissances qui le dépassent. 

Vous pouvez alors choisir deux sensibilités selon lesquelles vos héros se retrouveront face à des issues radicalement différentes : 

- Une sensibilité « olympienne », où les dieux gagnent et font régner l’ordre harmonieux du cosmos partout. Ils frappent les mortels qui aspirent à outrepasser leur statut de mortel pour s’élever au rang de dieu : c’est ce que les Grecs appellent l’« hybris », ou la démesure, une véritable faute pour eux. Icare s’en est rendu coupable par exemple, en voulant échapper à la finitude de son être et égaler le soleil en volant trop haut dans le ciel. Le châtiment divin qui frappe l’individu coupable d’une telle passion, et qui rétablit l’ordre universel des choses s’appelle « nemesis ». 

- Ou alors, une sensibilité « prométhéenne », qui voit l’homme échapper à sa finitude et bouleverser à son avantage l’ordre cosmique. En effet, le titan Prométhée, bienveillant à l’égard des Hommes, apporte à ce dernier un feu sacré, qui représente un savoir redoutable : c’est le feu de la connaissance universelle, le feu comme arme, mais aussi le feu de l’industrie et de la technique. Le titan restitue aux hommes cet atout fabuleux alors que Zeus le leur avait retiré. Ce dernier entre d’ailleurs dans une fureur terrible en découvrant le don de celui que les Grecs appellent « Le Prévoyant » : il enchaîne le coupable sur le mont Caucase, le condamnant à se faire dévorer le foie à intervalles réguliers… Grâce à ce feu, les hommes sont dotés d’un savoir redoutable qui leur permet de braver les éléments par la technique, de se soigner, voire de s’augmenter. On parle d’ailleurs du transhumanisme (l’augmentation de l’Homme par la technique) de « projet prométhéen ». Dans cette optique, les humains peuvent échapper à la finitude de leur statut. Certains projets scientifiques et transhumanistes ont même pour visée de « tuer la mort », abolition pure et simple de la limitation de l’existence humaine dans le temps… 

Ce schéma très classique pourra se retrouver à de nombreuses reprises, notamment en ce qui concerne la temporalité des civilisations : 

- Les « sociétés traditionnelles » ont en effet des temporalités cycliques... 

- Alors que les « sociétés modernes » auraient des temporalités linéaires.

Comment nommer une étoile ? 

Selon les langues que vous avez créées dans votre univers, vous pouvez vous-même nommer les astres les plus brillants selon votre convenance. 

Dans notre monde, le nom des étoiles vient souvent de la langue arabe (Deneb, Altaïr, Mizar, Sheliak, Vega…) et un peu du latin (Polaris, soit l’étoile polaire, l’étoile la plus brillante de la petite ourse). Celles qui brillent moins sont classées en fonction des constellations selon un système élaboré par l’ouranomètre (si l’on peut utiliser ce terme par analogie avec le géomètre…) Johann Bayer, encore utilisé aujourd'hui. 

C’est là que l’on comprend la signification véritable de dénominations célèbres comme « alpha du centaure » : chaque astre possède un nom qui se compose de deux éléments. Le premier est une lettre de l’alphabet grec correspondant à l’intensité de l’éclat de l’astre en question. « Alpha » désignera ainsi l’étoile la plus brillante. Le deuxième est un génitif latin : « Centauri » pour « du Centaure ». Ainsi, « Alpha du Centaure » signifie « l’étoile la plus brillante de la constellation du centaure ».

Ces quelques indications vous permettront d'inventer des noms crédibles aux étoiles que vous imaginerez !

L’emploi des constellations dans des univers de fiction : 

L’exemple de The Elder Scrolls, univers de fiction ayant donné lieu jusqu’à présent à une série vidéoludique de cinq épisodes. 

Les treize astérismes de cet univers sont répartis en deux groupes : 

- Les constellations majeures (le Guerrier, le Mage, le Voleur et le Serpent) 

- Les constellations mineures (la Dame, le Destrier, le Seigneur, l’Apprenti, l’Astronach, le Rituel, l’Amant, l’Ombre, et la Tour). 

Chaque constellation majeure est la gardienne de trois constellations mineures et correspond à une saison particulière. 

Chose intéressante : la treizième constellation est celle du serpent, qui est un astérisme errant et menaçant pour les constellations mineures, d’où le rôle défensif des constellations majeures. 

Ces constellations déterminent le profil du joueur : ses capacités innées, ses aptitudes ou même son tempérament. 


Michael Kirkbride, un des principaux créateurs continuant à enrichir le monde de The Elder Scrolls, définit les étoiles comme des trous dans la sphère céleste qui permettent à la lumière du plan immatériel Aetherius de couler dans le monde matériel, ce qui fait de ces astres nocturnes des sources de magie. Il s’agit là d’un excellent exemple de l’utilisation des constellations dans la création d’un univers imaginaire.

Pour mieux découvrir l'univers de The Elder Scrolls : cet ouvrage.

Tom Vipraine

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