Chronique : Les chroniques des crépusculaires – Mathieu Gaborit

Cette lecture a une histoire (sur laquelle vous pouvez allègrement passer si vous souhaitez aller directement au vif du sujet bien sûr !) : l’univers de Mathieu Gaborit a été l’un des premiers dans lesquels je suis entré lorsque je me suis mis à lire de la fantasy. Tout jeune à l’époque (je devais être au collège…) j’avais été soufflé comme un fétu de paille par le visionnage du Seigneur des Anneaux de Peter Jackson… Visionnage dont, vraisemblablement, je ne me suis toujours pas remis. Et depuis, chaque nouvelle séance de la Communauté de l’anneau me remet dans mes chaussures de jeune adolescent et fait remonter en moi les souvenirs des émerveillements qui furent les miens devant ce film. Les catégories de la fantasy étaient alors – comme dans l’esprit de la plupart des gens, je suppose – fixées pour moi pour longtemps. Je ne voyais plus l’évasion par la porte de l’imaginaire qu’à travers les voyages dans des mondes peuplés de hauts elfes, d’orques, de trolls et de nains. Le patrimoine mythologique nordique et germanique, avec leur cortège de clichés et de lieux communs… Mais, plein d’enthousiasme que j’étais,
je n’éprouvais alors aucune lassitude à revisiter cent fois les mêmes figures, cent fois les mêmes lieux, cent fois les mêmes motifs (je songe à ma découverte consécutive à celle du chef d’œuvre de Tolkien adapté au cinéma, des univers de Warhammer, de Warcraft et de bien d’autres…).

Étais-je alors mal préparé pour découvrir les Chroniques des crépusculaires ? J’entrais lentement dans le roman de Mathieu Gaborit et ne retrouvais pas les repères qui me donnaient jusqu’alors satisfaction. Je découvrais, avec mon palais trop jeune et mal éduqué la fantasy baroque et subtile de cet auteur, complexe et non-manichéenne. Je lisais ses Chroniques des crépusculaires avec un attachement persistant, un sentiment d’étrangeté devant les concepts de cet univers inhabituel, et une fois laborieusement terminé, je refermai l’ouvrage en n’étant pas sûr, non pas d’avoir bien compris l’intrigue et tous ses ressorts – quoique – mais d’avoir bien apprécié ce magnifique roman.

Ce n’est que plus tard que je me replongeai dans cette même lecture, avec cette fois-ci une soif bien différente de celle qui m’avais animé lorsque j’avais ouvert l’ouvrage de Gaborit pour la première fois : je ne voulais plus de ces interminables répétitions de clichés de la fantasy. Les mêmes créatures et les mêmes motifs resurgissaient d’un livre à l’autre et se redéployaient devant mes yeux ad nauseam. C’était le moment où j’avais envie de lire des auteurs qui renouvelleraient le genre, et en particuliers des auteurs francophones : les traductions issues de l’anglais donnaient trop souvent lieu – c’était ce que je pensais – à des textes fades, faits d’un style réduit à sa plus simple fonction de vecteur d’un contenu. Après mes trois années d’étude de lettres en hypokhâgne et en khâgne, ce que l’on appelle la plume d’un écrivain était devenu pour moi un ingrédient aussi important, si ce n’est plus important que la trame narrative elle-même. Et quitte à lire un écrivain et à goûter son artisanat des mots et du style, autant le faire avec des auteurs composant dans la langue de Molière.

Je me souvins alors que le roman de Gaborit trônait depuis longtemps sur mon étagère. Je ne l’avais pas ré-ouvert depuis des années. Je me souvenais de ma lecture mal digérée, de ce livre qui m’avait pourtant laissé entrevoir un monde original, personnel, subtil et à l’écart de tous les lieux communs du genre : je décidais de me replonger dans ces pages qui avaient jauni depuis, et ce fut une lecture bien plus profitable et bien plus éclairée que la première fois.

Assez raconté ma vie. Qu’est-ce qui a bien pu tant améliorer cette deuxième lecture ?

L’histoire : Agone de Rochronde, le héros du roman, doit succéder à son père à la mort de ce dernier, qui régnait sur une des dix-sept baronnies du royaume d’Urguemand. Cependant, il nourrit d’autres ambitions et rejette son héritage : il refuse d’être celui que son géniteur tentait de forger dans le sang et le meurtre. Son rêve est de participer à la noble tâche d’éduquer les petites gens au sein d’un ordre d’enseignants itinérants, Préceptorale. Seulement, le testament de feu le baron de Rochronde stipule clairement qu’il doit passer six jours à l’école du Souffre-Jour, une mystérieuse école dispensatrice de savoirs occultes et redoutables. A contrecœur, Agone, personnage torturé, accepte et s’y rend en compagnie de Lershwin, le farfadet. Il découvre alors un lieu hors du monde où règne un crépuscule engendré par la présence d’arbres impossibles, faits d’un bois noir qui semble mort et vivant à la fois…

« Ma vue se fit peu à peu à l’obscurité et les détails se livrèrent en désordre : de grosses racines, couleur d’onyx, qui couraient au pied des bâtisses, d’autres branches qui jaillissaient parfois d’un mur ou d’une fenêtre, et surtout, alors que je finissais par croire que tout cela n’était que le fruit de mon imagination, cet arbre noir et gigantesque qui dominait le collège à l’extrémité de la presqu’île. »

Agone, non sans heurts et angoisse, découvre le collège et ses mystères, se choisit des professeurs qui lui enseigneront des arts étranges. La connaissance qu’il engrange en ce lieu et le lieu lui-même modifient son apparence physique et infléchiront radicalement son destin. Agone se découvre ensuite jouet d’un complot qui le dépasse et qui pèse sur la totalité du royaume d’Urguemand… C’est au fil d’événements dramatiques qui bouleverseront son existence qu’il forgera le véritable sens de sa destinée.

Le style de Gaborit est moins travaillé que celui d’un Jean-Philippe Jaworski. Non pas que ce soit un mal à mes yeux. Le chatoiement du récit réside dans la chose racontée elle-même, à laquelle une écriture agréable, nette et précise donne immédiatement accès. Chez le second, comme j’ai eu l’occasion de l’écrire ailleurs, elle réside également dans le pouvoir d’évocation de termes rares et recherchés. Le gros point fort du livre est certes l’originalité, la richesse poétique et la cohérence de son univers, mais aussi la subtile complexité de l’intrigue et de ses personnages, dont certains deviennent très attachants (j’ai en particulier un faible pour la fée noire, Amertine…).

C’est notamment le système de Magie – d’une rare élégance – qui s’impose comme un sérieux atout : on retrouve dans cet aspect une dimension importante de l’œuvre de Gaborit. La génération des sortilèges et des enchantements est liée à la pratique virtuose d’un art, et notamment à la manipulation des Danseurs, ces créatures humanoïdes délicates et menues qui, à travers leurs mouvements font naître la magie. On retrouve d’ailleurs dans le deuxième tome des chroniques des crépusculaires (Les danseurs de Lorgol) la chorégraphe Eyhidiaze dont on peut découvrir la trouble histoire dans une nouvelle du recueil paru chez Mnémos, D’une rive à l’autre (collection Hélios : chronique à retrouver ici). Parallèlement à la Magie des Danseurs, il existe celle des Accordés, capables d’agir sur l’esprit et la mémoire par un savant maniement du cistre ou d’autres instruments de musique…

Un roman de fantasy étonnant par sa qualité, l’auteur l’ayant publié lorsqu’il avait à peine 23 ans. Il s’agit là de sa première œuvre, qui s’est rapidement imposée dans le paysage de la fantasy francophone par son importance. J’ai en tout lu les Chroniques des crépusculaires deux fois et je ne suis pas déçu du voyage ! Il y a là un univers racé, qui mérite une exploration des plus poussées. Hélas, le temps m’échappe comme toujours et ma pile de livres à lire s’élève toujours plus haut… J’arriverai bien un jour à caler dans mes soirées la lecture des deux tomes d’Abyme afin de mieux connaître l’Harmonde…

Tom Vipraine

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