Chronique : Le langage de la nuit – Ursula K. Le Guin

Pour une fois, je livre ici une chronique non pas sur un roman ou un recueil de nouvelles, mais sur un essai traitant, précisément, de fantasy et de science-fiction.

Je ne connais pas, malheureusement, l’œuvre d’Ursula K. Le Guin : cela fait partie pour moi des territoires de la science-fiction et de la fantasy qui sont encore à découvrir… Je cherchais tout de même des essais sur ces genres littéraires, qui fassent si possible autorité. Avant de m’atteler à la lecture de l’ouvrage fondamental de Tolkien sur la question, Du conte de fées, j’ai décidé de lire celui-là : Le Langage de la nuit – Essais sur la science-fiction et la fantasy, Editions Aux forges de Vulcain, paru en 2016.

Le livre se compose de neuf parties, écrites entre 1973 et 1977 : il concerne bien sûr
les genres précités mais recèle également certaines considérations sur la société américaine de l’époque. On y retrouve les convictions d’Ursula K. Le Guin, qui s’articulent autour de certains sujets qui lui tiennent à cœur, comme le féminisme et l’anarchisme. Ces réflexions sont émaillées d’indications autobiographiques qui ajoutent de la saveur à l’ensemble. Au-delà de cet assemblage de textes épars, qui ne forment pas une véritable dynamique d’essai – ce que l’on pourrait regretter – j’ai trouvé certains passages d’une remarquable densité, qui éclairent bien le rôle humaniste de la fantasy et de la science-fiction, voire leur identité profonde.

Car identité il y aurait, à lire Le Guin, en ce sens que l’on pourrait rapprocher ces genres sur la base d’une même aspiration, que l’on pourrait qualifier de « désir d’inconnu ». Dans « Une citoyenne de Mondath », le premier chapitre de l’ouvrage, Le Guin dit qu’en effet, les gens qui n’aiment pas « les histoires d’elfes et de dragons » préfèrent le confort rassurant du réel immédiat, nourrissant par là-même une semblable méfiance envers la science, étrange et complexe, et un imaginaire trop débridé : « ils n’aiment ni les hobbits, ni les quasars ».

C’est sur ce thème que s’appesantit plus précisément le deuxième chapitre, « Pourquoi les Américains ont-ils peur des dragons ? ». C’est là que beaucoup de passages m’ont beaucoup plu : c’est pourquoi je m’y appesantirai davantage. Ce sont des idées que l’on peut retrouver dans « Discours de réception du prix National Book Award », la partie la plus courte de l’ouvrage. Le contexte de leur écriture a eu beau s’être situé il y a plus de quatre décennies maintenant, j’ai retrouvé beaucoup de réactions de mon entourage dans ce que décrit Le Guin. Il s’agit bien sûr de la traditionnelle critique envers la fantasy : ce sont des histoires pour enfants, qui procurent une évasion futile et détournent l’attention de leurs lecteurs des vrais problèmes du réel. Cette critique existe toujours, j’en ai d’ailleurs fait les frais assez tôt, moi qui aime cette littérature et me pique d’en écrire… L’auteure écrit qu’à son époque, ce jugement moralisateur sur ce genre s’était déjà bien estompé, mais qu’il existait encore dans l’opinion. Je pense personnellement qu’il se maintient de nos jours, au moins de manière résiduelle. Comme l’écrit magnifiquement Le Guin : « que les librairies soient devenues des oasis dans le désert ne devrait pas nous faire oublier que le désert existe. ».

Le Guin émet encore à ce propos une théorie originale : les Américains (seul peuple qu’elle connaisse assez bien pour en parler, mais l’idée peut être étendue aux autres pays d’Occident…) entretiennent une réprobation morale de la fantasy, et même une réprobation morale de la fiction de manière générale, ce qui peut s’expliquer par tout un ensemble de raisons qui vont des croyances religieuses (puritanisme) aux habitudes sexuelles en passant par l’esprit capitaliste (valorisation de la richesse, signe d’élection dans la mentalité protestante, ce qu’a décrit le sociologue Max Weber dans l’un de ses ouvrages…). Des exemples parmi d’autres : lire pour le plaisir serait donc répréhensible selon l’Américain moyen, car la fiction n’a pas de valeur éducative (« propédeutique », dirait-on plus exactement), car elle ne parle pas de notre monde. On lirait donc de la fantasy par refus du réel. Mieux : du point de vue d’un business man, c’est également sans intérêt (au sens pécuniaire du terme). C’est pourquoi celui-ci, s’il s’abaisse à sacrifier un peu de son précieux temps à la lecture, préférera lire un best-seller : le best-seller est intéressant car il s’est bien vendu et a rapporté de l’argent.

Plus intéressantes encore sont les considérations de l’auteure sur l’aspect sexuel et masculin de cette peur de l’imaginaire, mais j’en ai déjà trop dit, je m’en voudrais de les détailler ici…

Or la fantasy et la science-fiction peuvent nous rapprocher bien plus du réel que l’on ne se l’imagine dans l’opinion courante… le mythe parle de nous-même de manière bien plus exacte et bien plus rapprochée que n’importe quelle science ne pourrait le faire. La fantasy et la science-fiction sont profondément humanistes parce qu’elles correspondent précisément à ce que l’humain a de plus humain en lui : l’enfance. Pourquoi ? Car il n’y a pas de rupture entre l’enfant et l’adulte : un adulte épanoui a gardé en lui les capacités, les rêves et les désirs qui étaient déjà en gestation dans les temps premiers de son existence. Or, dans le contexte social dans lequel écrit Le Guin, il y aurait en quelque sorte deux types d’individus : des « enfants morts » et des « enfants qui ont survécu ». Le premier type est ce que la société envoie comme but à atteindre pour tout homme : un homme accompli serait un homme qui aurait tué l’enfant en lui. Car l’enfant, dans la spontanéité et la candeur féconde de son imagination, ainsi que dans sa naïve aspiration à la liberté, aurait la dangereuse capacité de créer du nouveau, de l’inouï, du subversif. Il s’agit de réprimer cette puissance pour se laisser imposer une vie de l’extérieur, selon des convenances bien précises, qui définiraient les aspirations de l’enfance comme « pusillanimes » ou « efféminées », alors qu’il s’agirait à contrario d’être « raisonnable », voire « rationnel » et « sensé ». C’est bien au contraire cette imagination qu’il faut laisser croître et fleurir, pour que l’adulte soit épanoui, soit un « enfant qui a survécu ». Car c’est bien là le danger, le véritable danger : si cet arbre fécond est compressé dans son terreau voire abattu, c’est la personnalité de l’individu qui s’en trouvera blessée et compromise.

« Parce qu’ils nient leur enfance, les adultes nient la moitié de ce qu’ils ont appris ».

« Les rêves doivent pouvoir s’expliquer tout seuls » : ce chapitre détaille certaines manières qu’a Ursula K. Le Guin de travailler, notamment à partir de son inconscient. L’auteure fait une référence passionnante aux théories du psychanalyste Carl Gustav Jung et à la philosophie taoïste pour affirmer finalement qu’elle n’invente pas mais trouve. Les territoires insulaires de Terremer n’ont pas été créés ex nihilo : ils ont été trouvés au terme d’une exploration…

« L’Enfant et l’Ombre », partant de l’analyse fine d’un conte d’Andersen, fait une référence beaucoup plus directe et profonde à la philosophie et à la psychologie jungienne pour parler des littératures de l’imaginaire en général. Le Guin travaille ici sur le concept de « double », qu’elle retrouve dans beaucoup d’ouvrages de fantasy et de science-fiction : son analyse du personnage de Frodon Sacquet mérite à cet égard une lecture des plus attentives, qui tranchera avec l’opinion rapide que l’on se fait du chef-d’œuvre de Tolkien, commenté comme étant « manichéen » ou trop « simple »… Car enfin, qu’est-ce qu’une « Ombre » ? C’est notre double sombre, le revers inconscient du moi. Ce point est passionnant, et l’on découvrira comment il éclaire bien des récits de fantasy, leur donnant également une portée presque morale…

« Mythe et archétype en science-fiction » parle des références à de grands archétypes présents dans le gigantesque bain nocturne de l’inconscient collectif. Selon cette thèse de Carl Gustav Jung, toute individualité baigne dedans, y puisant rêves et représentations… Le Guin y parle de « symboles vivants » et d’archétypes mémorables en science-fiction, qui donnent souvent aux œuvres toute leur épaisseur de sens. Elle les distingue des « sous-mythes », sortes d’archétypes en carton-pâte, qui sont des parodies grotesques des véritables archétypes. Ceux-là font toute la saveur insipide de mauvais romans de science-fiction que Le Guin croque de manière souvent incisive…

« Du Pays des Elfes à Poughkeepsie » est une réflexion sur le style de l’écrivain, d’une importance vitale en fantasy. L’analyse du style de différents auteurs (Dunsany, Tolkien, Kenneth Morris…) y est fine : mise en rapport avec la prose journalistique, elle permet encore une fois de tracer la frontière qualitative entre Poughkeepsie – une ville de l’état de New York qui, symboliquement, pour Le Guin, représente un style du factuel et du factice – et le Pays des Elfes, c’est-à-dire le genre de la fantasy, où une plume se doit d’être forte et juste, tant il est vrai que dans un « univers secondaire » (Tolkien), « parler équivaut à créer » : le lecteur n’a en effet accès aux pays intérieurs du démiurge qu’est l’auteur que par le style. Il n’a aucun autre moyen, qu’il soit factuel ou contextuel, de se raccrocher à l’histoire qu’on lui raconte pour bien appréhender dans sa lecture le monde fictif dans laquelle elle se déroule. Passionnante réflexion qui élève sensiblement la responsabilité qu’ont les écrivains de fantasy dans l’exercice de leur art…

« La science-fiction américaine et l’Autre » est probablement le texte où les convictions de l’auteure sont les plus présentes. Les défauts machistes et ethnocentrés de la SF américaine y sont croqués au vitriol… C’est là que ressort, selon elle, le « rôle humaniste » de cette littérature : « l’Autre », c’est à la fois l’autre de l’homme (la femme), l’autre de l’Américain blanc et chrétien, mais aussi l’autre de l’humain (l’extraterrestre). Comme littérature obsidionale bien campée sur ses certitudes, la SF américaine s’automutile : elle cantonne les femmes à des rôles convenus de poupées passives à sauver des griffes d’extraterrestres monstrueux, elle souligne encore et encore – même inconsciemment – le rôle phare et civilisateur des Etats-Unis… Or, l’idéal humaniste de la littérature de l’imaginaire que propose Le Guin suppose un déplacement de la perspective : elle appelle à « un examen sérieux de ces concepts profondément radicaux que sont la Liberté, l’Egalité et la Fraternité. Sans oublier bien entendu que la grande sororité des femmes représente environ 53% de la fraternité humaine. »

Peut-on encore soulever de telles critiques à l’heure actuelle ? N’oublions pas que Le Guin a formulé ces idées il y a maintenant plus de quatre décennies. Malheureusement, j’ai une connaissance trop faible de ce qui se fait spécifiquement dans le domaine de la science-fiction américaine de nos jours pour répondre à cette question…

« Madame Brown et la science-fiction » : chapitre dense sur ce qui fait d’un livre un roman véritable. Madame Brown est le nom imaginaire d’une personne réelle rencontrée par Virginia Woolf. Pour cette dernière, « le roman a pour fonction de s’intéresser à Madame Brown ». Or, Madame Brown, c’est le personnage de roman en général. C’est dire que le personnage est non seulement le point de départ et le vecteur puissant qui permet au roman de s’élaborer et de se déployer, mais aussi le marqueur identitaire qui singularise le roman par rapport aux autres formes littéraires. Le Guin livre ici une réflexion fine qui porte sur l’ensemble de la littérature, mais qu’elle étend par la suite à la science-fiction et à la fantasy : Madame Brown a-t-elle sa place dans un vaisseau spatial ? Pourrait-elle fouler le sol de la Terre du Milieu ?

« La cosmologie pour tous » clôt le livre par une réflexion sur la capacité démiurgique des littératures de l’imaginaire. C’est ici un point très important de la pensée de l’auteure qui refait surface : la fantasy et la science-fiction parlent directement de la réalité par l’intermédiaire d’un monde secondaire… Peut-être plus directement qu’une autre littérature ne pourrait le faire.

Je recommande donc cette lecture ! Le propos riche de cette auteure est soutenu par une grande culture et des connaissances littéraires étendues. Ursula Le Guin met la fantasy et la SF en perspective par rapport à des thèmes philosophiques et sociaux passionnants, ce qui tend à élargir l’angle d’attaque du sujet traité. Ce n’est pas un essai traitant de littérature de manière étroite et cloisonnée par rapport à d’autres domaines du savoir. Un regard passionnant posé sur les littératures de l’imaginaire.

Tom Vipraine

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